«Le journalisme civique vise à fournir aux gens des possibilités d'intervention afin de les amener à agir, et encourager l'interactivité entre les journalistes et les citoyens. Il cherche à créer un dialogue avec les lecteurs, au lieu de se borner à transmettre les informations en sens unique et à inonder le public de données, comme cela se passe si souvent dans le journalisme traditionnel.»


— Jan Schaffer, directeur du Pew Center For Civic Journalism

29 décembre 2006

Je zappe, donc je fuis

Article publié dans le journal Accès, éditions du 22 et 29 décembre 2006

L’impact des nouvelles technologies des communications et de l’information sur nos conversations.

Un café coin pie-IX et Ontario. J’y ai rendez-vous avec Jici Lauzon pour une entrevue portant sur le sujet de son mémoire de maîtrise. Pour tromper l’attente, j’essaie de saisir les dialogues des tables voisines derrière l’écran sonore produit par le sifflement de la machine à café et la musique d’ambiance trop forte. Je capte quelques bribes de conversations, des éclats de rire. On dirait une radio détraquée qui saute d’une chaîne à l’autre à une vitesse folle. Ma curiosité butine avidement de table en table dans l’espoir d’attraper un bout de phrase croustillant. Je réalise que je zappe. Le zapping, Jici en a long à dire sur le sujet et il vient justement d’arriver.

Le zapping et les effets des nouvelles technologies des communications et de l’information sur nos conversations. Un sujet singulier qui a été inspiré par une phrase entendue au hasard et qui disait : les jeunes ne terminent plus leurs phrases à cause du zapping. C’est ce qui a tout déclenché : « les gadgets électroniques changent notre façon de nous parler. Pour moi, c’est évident. À travers tous ces gadgets, notre conversation est désincarnée. Jamais le mot, le verbe, la phrase n’ont été aussi éloignés de la personne qui émet qu’à notre époque. De plus en plus, les gens s’expriment via les courriels, le clavardage, le téléphone cellulaire. »

Je zappe, donc je fuis

La zappette a imposé un rythme et une durée aux messages que nous recevons. Elle a influencé la manière dont nous conversons. Il faut faire vite, surtout, il faut dire vite, de peur de se faire zapper : « ce raccourcissement des messages est parallèle à d’autres rétrécissements de temps que l’on observe dans le quotidien. Les phrases que l’on entend le plus souvent sont : le temps nous presse, on n’a pas le temps, rapidement s’il vous plaît, en quelques secondes. » La zapette, ennemie numéro des publicitaires, a contraint ces derniers à s’adapter à l’impatience de ce pouce fébrile : « les publicités d’une minute sont passées à trente secondes puis à quinze secondes et même des deux fois cinq secondes. En Europe, il y a même des publicités d’une seconde. Ce ne sont que des clins d’œil, des rappels de marques.»

L’humour n’échappe pas à cette impatience : « cette accélération de la trame du temps se traduit par la grande popularité des one liner. » Pas étonnant que l’humoriste qui a la plus grosse cote en ce moment soit celui qui parle le plus vite. Le One Liner, c’est une histoire complète en quelques mots. Jici les connaît bien, il les a disséqués : « On craint que les gens s’impatientent, qu’ils se désintéressent. On exige maintenant de nos interlocuteurs qu’ils mettent eux aussi des punchs dans leurs conversations. J’ai parfois l’impression que lorsque les gens parlent, certains cherchent la manette pour appuyer sur l’avance rapide, sur stop ou même sur éjecter! les nouveaux outils de communication imposent un rythme, un souffle que tout le monde n’a pas. Ceux qui ne parlent pas assez vite se taisent de peur de se faire zapper.»

Un smog d’informations

La multiplication des moyens de communication a décuplé la quantité d’informations disponibles : « L’esprit moyen n’est pas équipé pour gérer cette masse d’information qui peu, dans certains cas, se traduire par un emprisonnement dans une vision du monde qui est fausse », nous dit l’humoriste qui souligne que : « au 17e siècle, une personne pouvait encore prétendre avoir tout lu. Aujourd’hui, dans une édition dominicale du New York Time, il y a plus d’information qu’une personne du 17e siècle pouvait en obtenir durant toute sa vie. » Cette abondance de données ébranle notre capacité à prendre des décisions : « La surabondance d’informations complique les choix de consommation, les choix de vie. On est jamais tout à fait sûr de faire le bon choix. On a toujours l’impression qu’on aurait pu faire mieux, qu’on a manqué quelque chose. » Cette surcharge d’information fragmente la pensée et réduit notre capacité à lier, de façon cohérente, les messages qui nous assaillent quotidiennement. Malheureusement, cette malbouffe nous laisse le ventre creux et nous pousse à engloutir davantage d’informations, croyant ainsi combler un vide qui ne cesse de s’agrandir.

Allô, t’es où ?

Cette question, entendue mille fois, illustre bien le fait que nous communiquons de plus en plus par le seul truchement des nouveaux gadgets. Notre interlocuteur n’est plus là physiquement : « Nous sommes en train de perdre la conversation en face à face. Il y a des dangers à ça. »

Dans son livre Why We Don't Talk To Each Other Anymore, John l. locke nous parle de tout ce que l’on perd à ne plus nous parler en direct, face-à-face. L’auteur soutient que si nous sommes si friands de ces nouveaux gadgets de communication, c’est parce que nous avons toujours eu peur du face-à-face. C’est une peur naturelle et inhérente à notre nature. Nous fuyons la confrontation avec l’interlocuteur. Le clavardage en est un bon exemple. Nous avons un contrôle sur la conversation. Nous pouvons y mettre fin à tout moment d’un simple clic de souris.

« C’est ça le but de mon mémoire » nous précise Jici: « attirer l’attention des gens sur ce phénomène, leur dire : attention, soyons vigilants. Nous nous enfermons de plus en plus dans les différents médias et nous perdons ainsi notre capacité à parler en direct. Le décodage de la gestuelle de l’interlocuteur, son langage non verbal, son souffle, le ton, le timbre de sa voix sont autant d’éléments qui enrichissent une conversation. Nous sommes naturellement habileté à décoder ce langage parallèle. Son absence prive la conversation d’une dimension humaine essentielle. Regarder les autres parler, c’est mieux les comprendre. À force de ne pas utiliser notre compétence à décoder le langage non verbal, nous devenons de moins en moins aptes à communiquer. »

Les nouveaux gadgets de communication donnent le don d’ubiquité. Don qui souvent se transforme en lacune : « vous êtes au resto avec un ami, un appel sur le téléphone cellulaire vous précipite dans une autre conversation, elle-même interrompue par un appel en attente. Lorsque vous revenez, vous avez perdu le fil. Vous pouvez être virtuellement à trois endroits différents. » Ironiquement, durant l’entrevue, Jici a reçu un appel sur son téléphone cellulaire. Appel qu’il a pris en me disant : « tu vois, même moi je suis accro. »

Pas prétentieux, ce Jici. Il se défend bien d’être moraliste ou de s’exclure de son propos. Simplement, il s’inquiète, et à juste titre, des dérives des nouvelles technologies et des impacts sur notre besoin fondamental d’établir des contacts réels avec nos semblables : « le seul contact virtuel ne suffit pas. Les gens ont besoin de parler, d’entendre le timbre d’une voix, même si la conversation erre sans but. Pour l’être humain, le son de la voix est réconfortant, rassurant. Malheureusement, les gens communiquent de plus en plus par le truchement des nouveaux médias électroniques et de moins en moins en face à face. Nous mangeons vite, les repas en famille sont moins fréquents, les occasions permettant de lier conversation avec nos proches sont malheureusement devenues une denrée rare. »

Sujet captivant, qui nous laisse d’autres choix que celui de déposer la zappette et d’écouter, pour une fois, jusqu’au bout. Une fois l’entrevue terminée, sur le chemin du retour, je me suis dit : « voilà un être attachant, éminemment sympathique, passionné et passionnant. » Véritable touche-à-tout, il a cette fois mis la main sur un sujet dont nous ne faisons qu’entrevoir toute la portée.

Jici Lauzon est à compléter son mémoire de maîtrise. Il donne également des conférences sur le sujet. Pour en savoir plus : Martine Meilleur communication : 514 322-6321
Vous pourrez également l’écouter sur les ondes du 98,5 à l’émission Coupe-feu, en remplacement de Stéphane Gendron, les 27, 28 et 29 décembre prochains et les 3, 4 et 5 janvier 2007.

Jici est aussi collaborateur à l’émission Bazzo tv, dans la chronique Essais, diffusée sur les ondes de Téléquébec.


Photos : André Bérard

6 commentaires:

Inkognitho a dit...

C'est tout à fait vrai et ça me fait un peu peur. Cependant, le fait de pouvoir donner mon opinion sur certains sujets et d'entendre celui des autres est un plus. On partage beaucoup, avec les blogues, par exemple. Bonne année à toi et à The "Artist"

Inkognitho

Pierrot a dit...

L'usage de pseudonymes et de l'anonymat ne sont-ils pas une autre façon d'éviter le face-à-face?

Jean-Pierre St-Germain

thesam a dit...

Bravo André. Superbe article.

J'ai deja eu la chance de voir Jici de personne a personne, tout un chic personnage.

Une bonne année a toi et ta famille,
et naturellement a tout les lecteurs de ce blogue.

Accent Grave a dit...

Monsieur Lauzon n'est pas un plouc. Cependant, lorsqu'on écrit un mémoire comme il le fait, la tentation est forte d'écrire en fonction de la conclusion que l'on voudrait obtenir.

Puisque l'homme est intègre, il serait intéressant de lire son mémoire.

Quoi qu'il en soit, félicitations pour cet entretien! Nous sommes les premiers gagnants.

Accent Grave

Omo-Erectus a dit...

Promesse faite, promesse tenue. Vous m'aviez annoncé l'imminence de cet article, lors d'un de vos commentaires dans mon blog, alors que j'avais abordé ce sujet. Mais la vie (et peut-être une certaine saga) l'auront out simplement retardé.

Sujet passionnant en effet qui me trouble, moi qui appartient à la fameuse "entre-deux-générations". Moi qui ai conne le téléphone à roulette, la dactylo, la télé sans "pitonneuze" avec le 2 et le 10, le cardex d'une bibliothèque, le tourne-disque vinyle et les 8 pistes et le timbre poste!

L'Omo-Erectus, c'est moi!

Vous ne m'en voudrez pas, Bérard, d'inviter ceux que ce sujet intéresse à lire dans mon blogue: "#12 - e Talk", "#15 - 110%" et "#17 - Branché!". Ils pourront même y lire vos propres commentaires!

Maurice a dit...

Marshall McLuhan, "The Medium is the Message." Excellente oeuvre d'une visionnaire canadien, sur ce sujet. Bonne lecture!